Machinalement, je scrolle mon feed instagram. Quelques posts se succèdent.

Un gros titre :« Où est mon bébé ? J’ai perdu mon bébé » : une centaine de personnes noyées au large de la Libye.

Je vois une femme hurler suppliant les secours de chercher son bébé de six mois probablement déjà mort noyé. Mon sang se glace. Rapidement et pour ma bonne conscience, je passe au post suivant.

Après une trentaine de posts, je vois les publicités défiler et le dernier look tendance de la dernière influenceuse avec son air pompeux et son filtre bien trop visible. Comme si notre monde était bipolaire et pouvait nous montrer presque instantanément sa pire et sa meilleure facette. Comme si on avait appris que la fatalité et les mauvaises nouvelles, c’était normal.

Flashback. Septembre 2018.

J’étais prête à commencer ma deuxième « année sabbatique » comme si j’allais renouer avec la Joëline que j’étais quelques années en arrière.

Je voulais mettre ces douze mois au service des autres. J’appréciais comprendre les enjeux politiques et je voulais me rendre utile professionnellement, parler des inégalités, éveiller les consciences sur nos problématiques humaines, environnementales ou animales. Je voulais me battre pour les autres et pour notre monde si fragile.

Contre toute attente, une association qui intervient en situations d’urgence de type Nations Unies me contacte et m’encourage à faire une semaine de formation pour savoir si j’avais le profil pour être envoyée sur le terrain dans les pays les plus dangereux du monde en tant que « Communication Officer ».

J’accepte.

Sans pouvoir vous dévoiler les détails et tout en étant la plus jeune du camp, j’ai été confrontée à des simulations physiques, psychologiques et mentales particulièrement intenses comme si je vivais, quelque peu mais limité tout de même, une guerre, une épidémie, un tsunami ou l’extrême pauvreté.

C’est à ce moment-là que je rencontre Jeff, le responsable de mon équipe. Toujours doté d’une grande humilité, il a été envoyé à Haiti puis au Népal, en Jordanie, en Afghanistan, au Bangladesh, en Somalie, en Iraq mais aussi au Sud-Soudan. Son objectif était toujours de tenter d’apaiser les souffrances suite à un typhon ravageur, à un génocide des plus meurtrier, face aux tragédies les plus marquantes et parfois aussi dans des camps de réfugiés.

Il pouvait nous raconter à la fois comment il a été pris en otage pour après nous parler de son dernier repas Thanksgiving. Je savais que j’allais rencontrer des « super-héros » mais je ne m’attendais pas à croiser Jeff.

Il avait sacrifié sa vie pour l’humanitaire, pour porter secours aux plus vulnérables. Cependant, je discernais en lui une fatalité et une sincérité déconcertante : notre monde, dans sa beauté, reste misérable et rien ni personne ne peut le changer.

 Parfois après des années d’aide humanitaire, il suffisait d’un accord politique pour que tous les résultats s’effondrent et s’empirent et vice versa. Les organisations humanitaires visent rarement les étoiles, elles avancent petit à petit et essayent d’aider familles après familles. La réalité est que des millions de personnes continueront à mourir constamment et que la douleur persistera toujours.

Comment réagir à cela quand toi tu vis bien 

« Et puis non, ce n’est pas possible. Je ne peux l’accepter. J’étais venue ici pour qu’on me dise de croire au monde. »

Je réalisais que j’avais une image totalement biaisée de l’aide humanitaire. Rencontrer ces personnes simples m’a projetée bien loin des panneaux publicitaires moralisateurs que je croisais tous les matins.

On voyait dans le regard de Jeff qu’il avait beaucoup porté, bien trop pour un seul homme. Des sentiments extrêmement forts, des très bons et des très mauvais. 

 « Jeff, pourquoi tu as choisi cette vie, alors ? »

« J’ai accepté la saison dans laquelle je me trouvais. »

 Après la fin de la formation, ils m’ont proposé un poste au Congo, au North Kivu, dans une des régions les plus dangereuses au monde et je me devais faire un choix.

 Je pouvais partir et choisir de faire un des plus beaux métiers du monde, celui d’essayer de sauver des vies tout en ayant conscience que je pouvais donner la mienne pour atteindre cet objectif.

 De l’autre côté, je pouvais partir en Australie où j’avais une autre proposition de poste dans la mode. Et cette opportunité, Jeff me recommandait de la saisir même si moi je voulais partir en Afrique. Mais c’était trop dur pour moi. La peur de mourir était trop grande. Cette période aussi difficile soit-elle m’a permis de réaliser concrètement la chance de vivre mais aussi celle de vivre libre. Pour ensuite me demander :

« Dans quelle saison de vie je me trouve aujourd’hui ? »

Nous ne sommes pas appelés à sauver le monde, ni même à porter toute la misère sur nos épaules. Vouloir tout comprendre, tout sauver, tout arranger commençait à me détruire et il me fallait prendre du recul un instant.

Jeff m’a aidé à apprécier davantage les plaisirs simples tout en sachant qu’ils ne dureraient pas. Finalement, ne rien prendre pour acquis. Ma culpabilité a rapidement été abandonnée pour laisser place à l’acceptation de la fatalité de notre monde limité. Cette prise de conscience m’a poussée à valoriser davantage la bienveillance spontanée face à la méchanceté gratuite parfois quotidienne. A valoriser la qualité à la quantité, à porter mon attention sur quelques personnes sans pouvoir apporter mon aide au monde entier.

Rencontrer Jeff m’a poussé à faire la démarche d’aller chercher le bon par mes propres moyens. Que le positif ne viendrait pas si je n’allais pas le chercher. Qu’il était possible de le trouver même dans les lieux les plus désespérés comme dans les plus anodins. Il y a plusieurs manières de ne pas être indifférent aux souffrances du monde sans arrêter de vivre pleinement son présent.

Merci au monde de porter encore des hommes et des femmes qui vont au secours des situations les plus tragiques.

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