Septembre 2012. Je venais d’acquérir mon bac et je pensais être prête à vivre la grande vie. Si beaucoup de mes professeurs et amis m’encourageaient à commencer tout de suite mes études supérieures, j’avais décidé de prendre le risque de tout quitter pour vivre à l’étranger. Suite à un concours réussi dans une école de commerce à Lyon, ma rentrée de première année avait finalement été décalée d’une année. 

Freedom was mine.

Je vois encore mes grosses larmes couler quand je prenais ma mère dans mes bras pour la dernière fois sur le quai de la gare. Première destination: trois mois au Canada pour apprendre l’anglais pour ensuite rejoindre Hawaii et l’Asie pendant un an au total. Sacré programme! J’avais travaillé dur pour pouvoir le réaliser.

Après des heures de vol, je me présentais à la douane à Montréal, devant Ben*

« Why are you coming to Canada ? »

« To learn to speak english »

« Where are you staying ? »

« With friends »

« Do they have kids ? »

« Yes »

« How many ? »

« 4 »

« You are a nanny, aren’t you ? »

« No, I am not, they are just friends, I will take some classes to learn english during the day. I am not paid at all»

« Give me your computer, I need to check your emails »

 A ce moment-là, je comprenais que les choses allaient se compliquer. Suite aux conseils de mes amis, la famille canadienne qui allait m’accueillir, j’ai pris un visa touristique de trois mois pour découvrir le pays avec eux. Les autorités canadiennes jugeaient qu’un visa travail était nécessaire puisqu’ils avaient quatre enfants. Ils voulaient privilégier les salariés canadiens. Ce que je comprends et j’accepte totalement aujourd’hui.

Après avoir vérifié tous mes mails et après avoir eu mon père au téléphone le suppliant, Ben prit la décision de me renvoyer quand même en France tout en me glissant un sourire pervers accompagné d’un : « Vous êtes tous les mêmes ». Après avoir refusé de parler français, soudainement, il m’annonçait son beau accent québécois. Je me souviens le haïr d’une force que j’en avais presque mal. 

Du haut de mes dix-huit ans, mes économies s’étaient envolées et mon monde écroulé.

Deux hommes particulièrement costauds étaient venus me chercher et m’ont envoyée en garde à vue. J’ai été photographiée tout en étant accompagnée d’un écriteau de face et des deux côtés.

Dans la salle d’attente, je découvre un peu d’espoir grâce au sourire bienveillant de Max*, un autre détenu qui avait volé un passeport pour rentrer au Canada. Aujourd’hui, en me replongeant dans cette aventure, mes yeux se plissent d’ironie. Vous ne trouvez pas que cette histoire relève d’un film d’horreur presque irréel ? Avec ma bouille innocente d’adolescente, je devenais soudainement presque une criminelle.

Ben avait pris la décision de m’exclure un an du sol canadien, ce qui voulait dire que mon billet d’avion aller-retour pour Hawaii avait aussi été perdu en raison du départ du Canada. Je me revois encore coincée entre ces deux armoires humaines m’accompagner jusqu’au prochain avion qui retournait en France directement. Ils avaient pris le soin de m’isoler seule dans l’avion. Peut-être représentais-je un danger public?

Arrivée à Paris, j’ai été tout de suite envoyée au commissariat. Si j’avais réussi à ne pas pleurer jusqu’à présent, je me suis écroulée de fatigue et de désespoir devant les policiers sidérés de mon aventure canadienne, devenus finalement mes confidents.

En rentrant chez moi, je suis tombée dans une phase de néant quelques jours.

Je me souviens vouloir dormir le plus possible pour simplement de pas réfléchir. Cette année imaginée depuis une décennie peut-être était tombée à l’eau en l’espace de quelques heures.

 J’avais honte.

Honte d’expliquer à mon entourage que non je n’étais pas au Canada mais bel et bien au fin fond de la Drôme provençale. Retour au point de départ.

Pourquoi parler de cette histoire aujourd’hui ? 

En raison de cette épidémie mondiale, des nombreux rêves qui nous prenaient aux tripes se sont évaporés. Je pense à mon petit frère qui a dû oublier son année Erasmus à Taiwan ou à ma coloc qui avait un nouveau travail à portée de main. C’est douloureux.

Aujourd’hui, je remercie presque Ben puisqu’il m’a fait comprendre que les trajets de vie sont parfois difficiles et inattendus. Avant lui, tout avait été presque facile pour moi, toujours très bien entourée et avec de bonnes notes scolaires.

Soudainement, je vivais des difficultés, qui restent minimes comparées à d’autres, et je devais puiser dans mes retranchements pour transformer cette situation

Je me souviens avoir prié tellement fort pour réussir à résoudre ce problème. « Qu’est-ce que je vais faire ? Mes amis avaient raison, j’aurais dû ne pas m’écouter et juste aller à la fac comme tout le monde ». Je repensais aux milliers de boites de conserves que j’avais comptées à la caisse de Leclerc pour me payer mon année à l’étranger. Et tout ça pour quoi ?

Pour rien.

Par miracle et grâce à mes prières je pense, quelques jours après, je voyais mon compte en banque épris d’un généreux don. Un ami de longue date voulait que je vive cette année coûte que coûte. L’espoir revenait.

Finalement au lieu d’aller au Canada, je me suis retrouvée matelot sur un voilier. Cette aventure sur les vagues pourrait faire l’objet d’un autre article! L’essentiel est de savoir que j’ai pu aller à Hawaii et ensuite aux Philippines. Cette année a certainement été encore meilleure que celle que j’aurais pu avoir avec mes plans d’origine.

Aujourd’hui, sans aucun casier judiciaire (ouf!), je sais que je retournerai dans le pays du sirop d’érable pour profiter des forêts, rencontrer les canadiens (que j’aime!) et peut-être dire bonjour à Ben. Finalement, cette expérience m’aura appris une facette de la résilience.

Malheureusement, il y a bien trop de choses que nous ne maitrisons pas et qui restent de grands mystères. Des mauvaises rencontres, un cœur endeuillé, des accidents, des échecs, des entretiens qui se passent mal par exemple.

Quand on rencontre ces « surprises », on peut les saluer, accepter notre état de déprime le temps qu’il faut et leur dire ensuite de bien aller se faire voir parce qu’il y a un objectif devant. Parfois il s’agit d’un but insensé et insurmontable mais qui prend tout son sens plus tard.

D’habitude, j’aime raconter les histoires des autres mais, au coeur de cette épidémie, j’avais envie de vous partager une partie de la mienne. A toutes les personnes qui vivent dans le néant aujourd’hui, j’aimerais vous dire que la période dans laquelle vous passez est certainement nécessaire pour accueillir celle d’après.

*Prénoms imaginés

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